Chapitre
1
LA VEILLEE
« Le curé
d’Abriés était un grand gaillard roux et velu comme
un singe. Il était natif du Queyras et les basses températures
ne lui faisaient pas peur ! Eté comme hiver, il dormait avec sa
fenêtre ouverte et jamais il n’utilisait la cheminée
de la sacristie pour se réchauffer. Un matin d’hiver, alors
que la bonne venait faire le ménage, elle trouva un tas de plus
de trente centimètres de neige tombée durant la nuit et
amoncelée au pied de son lit ! »
Ainsi s’exprimait le Papet Augustou qui avait ramené ces
histoires de son service militaire effectué dans les chasseurs
alpins à Briançon où, disait-il, il avait appris
à skier, et où la neige pouvait tomber en quantité
et atteindre des hauteurs considérables. Les enfants du village
l’écoutaient, admiratifs et impressionnés par l’évocation
de ces manteaux neigeux, eux si habitués à l’avarice
des terres occitanes. L’un d’entre eux sortit enfin de sa
torpeur et lui demanda avec empressement :
«Papet ! Papet ! Raconte-nous l’histoire du curé à
la chasse. »
Le Papet ne se pressait pas. Comme toutes les vedettes, il se faisait
attendre et semblait absorbé par la confection d’une cigarette
qu’il avait du mal à rendre cylindrique tant le tabac gris
qu’il utilisait était grossier et mal affiné. Lorsque
sa cigarette eut atteint une forme convenable et après qu’il
eut jugé son auditoire fin prêt, il recommença une
nouvelle histoire :
« Le curé d’Abriés était un passionné
de chasse. Le jour de la Saint-Jean, après la messe matinale, il
dissimula son fusil sous sa soutane. La chasse était fermée
depuis belle lurette, mais il partit traquer une compagnie de bartavelles
repérée sur les pentes de la montagne environnante. La chance
était avec lui ; il n’avait pas marché depuis plus
de demi-heure, qu’il entendait le chant si caractéristique
de ces oiseaux. Il rampa patiemment à travers les mélèzes
et les pins cimbros pendant plus d’une heure pour approcher les
perdrix à moins de trente mètres. Le gibier à portée,
il n’hésita pas longtemps.
Pan ! Pan! Deux coups de fusil résonnèrent et deux d’entre-elles
s’écroulèrent foudroyées. Lorsqu’il atteignit
le premier oiseau qui s’ébattait encore, il aperçut
en contrebas, deux gendarmes à bicyclette qui scrutaient la montagne
d’un air suspicieux. Il réagit rapidement et s’empressa
de dissimuler les fruits de son acte de braconnage, ainsi que son escopette,
et s’élança à la rencontre des deux représentants
de la loi par un sentier qu’ils ne pouvaient apercevoir. Dès
qu’il eut atteint la route, il sortit son missel de sa poche et
prit un air extrêmement pieux et concentré. Lorsqu’il
croisa les gendarmes, ceux-ci n’osèrent même pas lui
demander s’il avait rencontré un braconnier tant il paraissait
absorbé par ses saintes lectures. Le curé sembla émerger
au bout d’un moment et, de sa main droite, il fit un léger
signe de la croix en disant aux représentants de la loi :
- Allez en paix mes fils ! »
Jean, tout en jouant à la belote, observait du coin de l’oeil
le vieillard qui jubilait toujours intérieurement lorsqu’il
arrivait au terme de ses histoires. Bien qu’il connaisse tout le
répertoire du vieil homme par coeur il ne se lassait pas de l’écouter
et il lui semblait, que d’années en années, les températures
baissaient pendant que les hauteurs de neige de ce pays bizarre n’en
finissaient pas d’augmenter.
Jean venait d’avoir vingt deux ans. Malgré une corpulence
robuste - il faisait plus d’un mètre soixante quinze - et
des épaules carrées qui témoignaient de son âpreté
au travail de la terre, il avait gardé un visage juvénile
aux traits doux et rieurs.
Il était de plus très farceur. N’avait-il pas un jour
de battue au sanglier joué un tour terrible à ce brave Papet
? Alors que les chiens poursuivaient le sanglier avec des aboiements féroces,
Jean avait eu la conviction que l’animal était passé
en plein poste du pépé sans qu’aucun coup de fusil
n’ait été tiré. Alors, il s’était
approché tout doucement et avait aperçu le vieil homme allongé
en plein soleil en train de faire une sieste bienheureuse. Il s’était
emparé du calibre 16 du grand-père et, sans faire de bruit,
il avait enlevé les deux chevrotines placées dans l’arme.
Puis, il s’était éloigné à grandes enjambées.
Le soir, lors du rassemblement d’après chasse le Papet avait
été pris d’une colère effroyable et avait déclaré
:
« J’ai fait la guerre de 14 et personne ne m’a jamais
désarmé ! »
Mais Jean, n’avait jamais avoué sa plaisanterie à
quiconque....
Le jeune homme était encore perdu dans ses pensées que déjà
le vieux conteur entamait une nouvelle histoire :
« En plus de sa passion pour la chasse le curé d’Abriés
avait d’énormes talents de bricoleur. Un jour, il décida
de construire sur le torrent qui passait devant sa cure une petite centrale
hydroélectrique. Il travailla à son projet pendant deux
années consécutives et enfin, celle-ci fut terminée
et prête à fournir du courant électrique à
toute la commune. Toutefois, un grave problème se posait. L’installation
électrique n’était pas isolée et quiconque
se serait amusé à toucher le moindre câble aurait
été électrocuté. Ce problème tourmentait
le curé peu persuadé que ses paroissiens aient pris conscience
de la gravité de la situation. Il décida donc de convoquer
toute la population un jour au pied de la centrale. Au préalable,
il avait pris le soin de récupérer un chien errant dans
le village. Il expliqua à ses paroissiens : « Je vous ai
toujours dit que toucher à ces câbles électriques
pouvait être mortel, en voici la démonstration. » Joignant
le geste à la parole, il souleva dans ses bras puissants le chien
et le projeta sur les câbles. La pauvre bête fut immédiatement
foudroyée et ne laissa émettre qu’un lugubre grognement.
Le curé, rejoignit sa cure avec le sentiment du devoir accompli
malgré le sacrifice d’un innocent animal, et,... jamais il
n’y eut le moindre accident sur son installation électrique.
»
C’est ainsi que se déroulaient les veillées sur la
commune de Rennes Le Château. On racontait des histoires, on chantait,
on jouait aux cartes et les femmes en profitaient pour faire des travaux
de couture. Lorsque venait le temps des châtaignes, en arc de cercle
autour de la marmite qui trônait au milieu de la cheminée,
on épluchait les fruits pour faire de la confiture que l’on
se partageait ensuite. Tous les soirs, les enfants buvaient la sempiternelle
tisane de tilleul afin, disait-on, de mieux dormir. Quant aux adultes
ils avaient droit à des cerises ou des prunes à l’eau
de vie ou à un coup de «riquiqui» très raide
qui étamait le gosier. Les veillées se déroulaient
chez les uns ou chez les autres à tour de rôle l’hiver.
L’été on se réunissait dehors et il faisait
bon jouer un petit air d’accordéon ou faire une partie de
pétanque. Pour Jean et ses parents, participer à ces conviviales
réunions était problématique car ils habitaient dans
une ferme éloignée du village. Aussi, ne se réunissaient-ils,
si le temps le permettait, qu’avec les amis des fermes les plus
proches.
Ce jour là, en sortant de la ferme voisine afin de regagner leur
domicile distant d’environ deux kilomètres, Jean huma l’air.
Il faisait un léger vent du nord et le ciel était constellé
d’étoiles. Il regarda son père en disant : «
Demain matin le pied sera bon ! »
Ce dernier opina du chef : « Ca se pourrait bien ! »