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Chapitre
1
Antonio ouvrit délicatement la porte de sa maison et son visage
fut aussitôt fouetté par une rafale d’un cers frisquet.
Le jeune homme songea immédiatement : « Aujourd’hui,
le pied sera bon ! »
Il se rendit dans le garage tout proche pour mettre en route son C15 diesel.
Le véhicule toussota, hoqueta, crachota même, puis se mit
en route en dégageant une fumée épaisse, noire et
pestilentielle. La voiture atteignait presque les deux cent mille kilomètres
et Antonio convint intérieurement qu’il serait bientôt
temps d’en changer, du moins quand sa situation matérielle
s’améliorerait.....
Il se gara devant son chenil, construit aux normes européennes,
avec des boxes de plus d’un mètre carré pour chaque
chien et un grand espace de près de cent mètres totalement
bétonné et grillagé. Cela lui avait coûté
pas mal de fric et de temps, mais il était assez fier de sa construction.
- Debout les petits ! Au boulot !
Les chiens se levèrent en décontractant leurs muscles et
en baillant nonchalamment.
- Allez ! Allez ! Du nerf ! Leur maître les interpellait en ouvrant
l’arrière de la fourgonnette.
Un à un, ils sautèrent dans la voiture en poussant des grognements
de satisfaction. Cela faisait plus d’une semaine qu’ils n’avaient
chassé et ils avaient des fourmis dans les pattes. Seul Clairon
marqua un temps d’arrêt.
- A toi maintenant, le vieux ! Dit son maître en l’aidant
à soulever son postérieur reclus de rhumatismes.
Le C15 déboula sur la place de Rennes-Les-Bains prise d’assaut
par un groupe de chasseurs. Le jour était déjà bien
levé; dans un ciel limpide s’évacuaient quelques dernières
nappes laiteuses d’un léger brouillard nocturne. Malgré
la présence du vent du nord, la journée s’annonçait
superbe, comme souvent en automne dans ce terroir occitan.
Le capitaine trônait au milieu des nemrods, âgé de
plus de quatre vingts ans, ancien militaire et gendarme, il avait le sens
de l’ordre et de la discipline. Tout en notant le nom des participants
sur le carnet de battue, il répétait pour la énième
fois les consignes de sécurité.
- Ne tirez jamais sans avoir identifié le gibier ! Ne chargez vos
armes que lorsque vous aurez atteint votre place définitive !
Certains participants à cette réunion habituelle haussaient
les épaules, las de ces perpétuelles recommandations.
- Est-ce que quelqu’un
a fait les traces ? Interrogea le capitaine.
- Moi ! Roumégua (grommela) Jeannot, son béret basque vissé
sur la tête et sa sempiternelle roulée fichée à
la commissure des lèvres.
- Il y en a un qui a sauté au « clôt de l’encantado
» continua-t-il. Un beau sanglier qui doit faire, selon la marque
de son sabot, dans les soixante kilos.
- Tu en es sûr ? Interrogea à nouveau le chef de battue.
- Oui, ces traces sont fraîches et en tout cas elles n’étaient
pas là avant hier.
- Pas de problème Jeannot, tu as toute ma confiance ! Trouve quatre
bonhommes pour aller avec toi et barrer Cardou. Toi, François,
prends-en sept et allez sur le chemin des chômeurs. Vous, Auguste
et Pierrot, partez vers la fontaine des amours garder les deux furols
où il nous a échappé l’année dernière.
Monsieur Jean prenez avec vous le jeune Gérard il a une bonne garre
(il marche bien). Vous lui ferez garder le « pas de Madame »
et vous vous posterez près du chemin au piboul traoucat (peuplier
troué). Ne laissez pas les véhicules trop près des
lieux de chasse, ne faites pas de bruit, ne quittez votre poste qu’après
avoir entendu la corne du piqueur ; cornez à votre tour pour avertir
vos voisins et ....récupérez François au passage;
comme il est sourd, il risque de ne pas entendre.
Le vieux se tourna alors vers Antonio :
- Tu as compris maniac (affectueusement petit), s’il a sauté
où le dit Jeannot, il doit s’être remisé dans
le brougassat (roncier) de dessus. Attends une bonne demi-heure avant
de lâcher les chiens que tout le monde soit en place.
Le capitaine frotta ses vieilles mains déformées par l’arthrose.
Une fois de plus il avait rempli son rôle à la perfection.
Il maîtrisait encore parfaitement ses hommes malgré son âge
avancé et la partie de chasse pouvait débuter dans la plus
grande discipline.
Antonio ricanait intérieurement. Il n’avait rien à
faire des instructions du vieillard car il connaissait la forêt
comme sa poche. Son grand-père, un immigré espagnol qui
avait fui le franquisme, originaire d’une province où le
plus grand de tous les arbres ne devait guère dépasser un
mètre cinquante, avait trouvé un emploi à la station
thermale. Et lui, son petit-fils, il avait apprivoisé la forêt.
A cinq ans, il se faufilait dans les châtaigneraies voisines du
village pour y dénicher des cèpes « tête de
nègre » charnus et joufflus. A huit ans, il avait déjà
prospecté toute la montagne et il éprouvait un plaisir immense
à écouter les meutes de chiens. Aux intonations, il savait
que telle meute venait d’Arques, de Serre ou de Sougraigne les communes
avoisinantes.... A treize ans il possédait son premier chien. Un
gros beagle têtu et opiniâtre qu’il faisait chasser
en toute saison. A tel point que lorsqu’ils entendaient ses aboiements
au printemps, les gens du village disaient :
- C’est le chien du gaffet ! Ce petit, il chasse tout le temps !
A dix-sept ans, il connaissait tout ! Les postes, les passages, les tenues
de sanglier et il était déjà un chasseur chevronné.
Maintenant, à vingt-huit ans, il était devenu un piqueur
au talent non contesté qui possédait l’une des plus
belles meutes du canton.
Il emprunta un sentier en mauvais état, raviné par les intempéries
et abîmé par les 4X4, ces véhicules à la mode
qui sont une plaie pour tous les chemins vicinaux. Il s’arrêta
et patienta longuement laissant à ses compagnons de chasse le temps
de s’installer. Enfin, il ouvrit les deux battants de la fourgonnette.
- Allez les petits, c’est à vous !
Les chiens restés impassibles durant tout ce temps, car connaissant
les lois non écrites de leur profession, s’élancèrent
joyeusement. Ils traversèrent en gambadant un champ de luzerne,
puis, ils s’ébrouèrent bruyamment faisant jaillir
de leurs pelages une myriade de gouttelettes de rosée que les premiers
rayons de soleil irisaient. Antonio les observait avec tendresse. Huit
anglo-français, au poil ras, à la robe tricolore et au tempérament
de feu, toujours en mouvement et jamais fatigués. Leurs menées
étaient rapides et obligeaient le gibier à couper au plus
court, à ne pas biaiser....
Il les avait sélectionnés avec le plus grand soin et la
meute était homogène, tout à fait dans les standards
de la race.
En fin limier, cherchant des indices matériels révélant
le passage du cochon, il se rendit vers le « clôt de l’encantado
» situé à l’orée du bois et ainsi nommé
parce que l’on prétendait qu’autrefois les fées
et les sorcières s’y livraient à des sarabandes nocturnes,
encantado signifiant enchantée en occitan.
Il aperçut rapidement la marque déjà vue par Jeannot,
légèrement embuée par la rosée nocturne, ce
qui démontrait que le sanglier avait laissé sa trace au
début de la nuit, et il excita les chiens.
- Aqui ! Aqui ! Allez les petits, c’est là qu’il est
passé !
La meute s’élança avec entrain, les chiens les plus
jeunes en tête. Presque immédiatement Tina laissa échapper
une première plainte. Antonio n’y prêta pas grande
attention, elle était très enthousiaste et jappait parfois
pour des motifs futiles. Quelques instants plus tard Tito et Médor
se joignirent à elle. Cela devenait plus intéressant, mais
le vieux n’avait pas parlé. Clairon, la valeur sûre,
n’aboyait qu’à bon escient, il était fiable
à cent pour cent.
Enfin, le vieux parla ! Sa voix cassée par des années de
traques acharnées s’éleva au milieu des argelats (ajoncs)
reprise immédiatement par la meute.
- Aqui ! Aqui ! Criait Antonio totalement excité. Il tira un coup
en l’air avec son calibre 12 aux canons courts qui lui permettait
de se mouvoir facilement dans la végétation la plus dense.
- Aqui ! Aqui ! Il essayait de suivre ses chiens au plus près pour
éviter que le solitaire ne fasse le «ferme», insensible
aux lacérations des ronces.
Il entendit nettement le démarrage du sanglier qui fit craquer
les aousines (buissons de chêne vert). A nouveau, il lâcha
un coup de fusil ne sachant plus s’il excitait les chiens ou s’il
s’excitait lui-même.
- Aqui ! Aqui !
C’était parti, les aboiements de la meute montaient crescendo.
La menée était totale et régulière.
Antonio s’arrêta un court instant pour analyser le trajet
suivi par l’animal. Il semblait se diriger vers la fontaine des
amours. Il allait passer dans un des deux furols (passage à gibier)
gardés par Pierrot et Auguste. Il ralentit son pas, il n’était
plus nécessaire de courir, la meute avait pris trop d’avance
sur lui.
- Pan ! Pan ! Deux coups de feu résonnèrent. Le jeune piqueur
devina qu’il s’agissait d’une carabine, sûrement
la Winchester d’Auguste...
- Pan! Un autre coup de fusil fut tiré dans le sens diamétralement
opposé à quelques centaines de mètres au-dessus de
lui. Antonio, ne fut pas totalement étonné. Il était
fréquent que la meute se créance sur une partie du gibier
et que l’autre se dérobe doucement en entendant les aboiements
des chiens; on appelle cela dans le midi partir d’aouside. Il pouvait
également s’agir d’un chevreuil en goguette effrayé
par le tintamarre.
Il se fraya doucement un passage en s’aidant du canon de son fusil.
La montée était rude et pénible, il transpirait abondamment.
Quelques instants plus tard, il atteignait le piboul traoucat, lieu où,
selon lui, était partie la seconde détonation. Il ralentit
son pas cherchant la présence du tireur qu’il ne voyait pas.
Stupeur, lorsqu’il aperçut des traces de sang toutes fraîches
qui maculaient l’herbe. Il fit quelques pas encore.
- Merde !........ ...... Monsieur Jean !-
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