La Vallée du bonheur
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Une vie de labeur

L'orbe du soleil venait de doubler le Pech de Bugarach, le ciel flamboyait. Sur les coteaux, une compagnie de perdreaux, sans doute dispersée durant la nuit par un rapace, essayait à grand peine de se rassembler en émettant leurs cris si caractéristiques. Bientôt, quelques oiseaux prendraient leurs envols pour rejoindre les autres et tout rentrerait dans l'ordre.

- Allez balents ! Allez !

Pierre Pech appuya sur les mancherons de l'araïre tirée par les deux mastodontes dont les croupes dodelinaient lentement. Le soc se planta profondément, faisant jaillir une escalope de terre grasse, brillante, à l'odeur poivrée. Pierre sourit intérieurement. Il pensait à l'expression d'un de ses lointains aïeul : "la terre est amoureuse". Il l'utilisait lorsque la glèbe s'ouvrait amplement, prête à recevoir la semence des hommes. Dés le premier mètre il savait "si elle se donnait", ce qui était de bon augure pour la culture à venir, ou si elle était réticente, car, parfois, elle se refusait. Il fallait alors insister, la violenter presque ou attendre quelques jours afin qu'elle s'amadoue…

Le paysan fixa un point lointain sur la ligne d'horizon afin de tracer un sillon rectiligne. Les autres seraient plus simples à creuser, il suffirait de s'aligner sur le premier.

Cela faisait plus de deux heures qu'il travaillait. Les raies fraîchement retournées étaient envahies d'une nuée de passereaux : gros becs, fauvettes, serins, chardonnerets aux plumages multicolores. Tous venaient à la curée, fouillant les entrailles du sol à la recherche de vers rouges, d'insectes ou de micro-organismes. Les plus chanceux tomberaient sur de gros vers blancs, les larves de hannetons. Les agaces étaient de la partie et, perchées sur les plus hautes branches d'un fajas , elles invectivaient ces médiocres concurrents qui venaient prélever leurs parts de cette manne inattendue. Petit à petit, elles s'aventuraient, se posant à quelques pas du cultivateur malgré leur défiance naturelle. Leurs jacassements ne laissaient pas indifférentes les corneilles qui, à leur tour, tournoyaient au-dessus du champ, dans l'attente du moment propice. Une fois de plus, la symbiose entre la nature, le travail de l'homme et les oiseaux s'avérait totale …

Pierre leva les bras de la charrue :

- Arré! Arré!

Il n'eut pas à insister, les deux bœufs Bouïé et Mascaré s'étaient rangés docilement sous l'ombre gracile des arbres qui bordaient le lopin de terre. Entre le maître et ses compagnons de labeur, il n'y avait jamais eu de grands conciliabules; chacun savait ce qu'il devait faire. Le premier jour de travail, il les avait attelés l'un à droite et l'autre à gauche et depuis, il en était toujours ainsi. Tous deux venaient d'instinct prendre leur place sous le joug. Pierre Pech ne leur manifestait pas de la tendresse. A la campagne, cela aurait pu paraître inconvenant; tout juste s'il se contentait parfois de les flatter en caressant leur encolure ou s'il augmentait la ration quotidienne lorsqu'ils avaient fourni un effort plus intense. Peut être par affection, peut être parce qu'ils représentaient son outil de travail, ils étaient bouchonnés, lustrés et bien soignés en permanence.

A son tour le laboureur prit la pause. Une source sourdait à quelques pas de lui et il se désaltéra longuement, puis il déplia son Opinel et entreprit de découper méticuleusement la tranche de cambajou de sa saquette. Il mâcha lentement le croûton de pain bis qui l'accompagnait puis il porta à ses lèvres la gourde emplie de bi petit dont il perçut le cheminement à travers sa gorge. Il replia son couteau tout en songeant à la lettre de Narbonne reçue la veille. Ainsi le bail de cinquante ans, passé entre cette terre et lui touchait à sa fin… Son propriétaire, un richissime avocat, lui donnait congé à la fin de l'année, car il venait de dépasser l'âge limite de la retraite.

De nombreuses pensées roulaient dans sa tête, il essayait de les chasser, mais elles revenaient sans cesse.

Etait-il si usé ? Certes ses cheveux s'étaient considérablement éclaircis et sa peau se couvrait de tâches de son. Ses veines bleuissaient et il ressentait d'incessantes douleurs dues à l'arthrose ou à des rhumatismes. Ses gestes étaient moins assurés, plus lents et il rechignait parfois à produire certains efforts. Pourtant, il se sentait toujours apte à continuer sa mission. Et si l'enveloppe pouvait paraître défraîchie, en son for intérieur, il se sentait plein d'allant.

Devait-il admettre sans résister la décision de son propriétaire ? Fallait-il la contester pour "tenir" quelques mois ou quelques années supplémentaires ? Chaque jour, sur la planète, des mères enfantaient de nouveaux petits paysans, chaque jour, des anciens devaient céder leur place… Telle était la loi inexorable de la vie. Pourquoi vouloir remettre en question ce bel ordonnancement ?

Pendant un demi-siècle, il avait travaillé la terre des autres en suivant la ronde des saisons. Petit à petit, le labeur les avait accaparés, lui et son Annette, les contraignant sans cesse à parer au plus pressé. Il se revoyait, sémillant jeune homme, attendant la venue de sa compagne qui lui apportait quelques plats tendrement préparés. Leur frugal repas terminé, elle venait déposer sur ses lèvres des baisers fiévreux et ils se contaient fleurette, sur une couche improvisée, bercés par la mélopée cristalline de la source toute proche. Mais, très vite, leur bonheur avait passé et la femme s'était rapidement fanée telle une belle fleur perdant un à un ses pétales. Ils ne s'étaient pas vus vieillir…

A dire vrai ce qui le préoccupait le plus n'était pas son destin personnel mais celui de l'exploitation agricole. Les nouveaux venus sauraient-ils continuer à la valoriser comme lui l'avait toujours fait ? N'utiliseraient-ils pas ces diables de tracteurs qui faisaient un bruit infernal et polluaient l'atmosphère et le sol ? Sauraient-ils déceler lors de la pousse jaunissante des premiers blés si ceux-ci avaient "faim d'azote" ? Lors des labours distingueraient-ils, au passage de l'araïre, les zones rougeâtres argileuses, des zones marneuses plus ocrées, et sauraient-ils les amender en conséquence?

Il se saisit de sa blague à tabac tout en contemplant le travail accompli. Il porta sa cigarette aux lèvres songeant que cette nuit la lèbre (le lièvre) viendrait se gîter au plus profond du sillon pour s'abriter des vents mauvais.

Il haussa les épaules, puis, reprit les manches de la charrue:

- Allez balents, ne nous endormons pas si nous voulons finir le champ avant la nuit!

C'était son dernier labour…